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l'objet : l'eau de cologne 4711

Karambolage 56 - 19 juin 2005
Pourquoi l’eau de Cologne s’appelle-t-elle "eau de Cologne" ? Alexandra Brodin, une consultante franco-allemande, s’est penchée sur cette question.
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Si vous pensez à Cologne, cette grande ville sur le Rhin, vous pensez au carnaval, à la cathédrale, peut-être à la Kölsch, la bière locale et, bien sûr, à l’Eau de Cologne. Voici le flacon de l’authentique Eau de Cologne, bleu turquoise, avec le nombre magique 4711. Bizarrement, l’invention de l’Eau de Cologne n’est attribuée ni à un "nez" de Cologne, ni à un "nez" français. Non, c’est l’Italien Giovanni Maria Farina qui a créé, en 1709, à Cologne, une eau thérapeutique et parfumée, une "aqua mirabilis". Farina a-t-il vraiment inventé cette eau miraculeuse ou s’est-il fortement "inspiré" de la recette d’un compatriote, on ne le saura jamais… A l’époque, la ville de Cologne, empestait horriblement. Voilà pourquoi Farina créa une eau de senteur à partir d’huiles de citron, orange, bergamote, mandarine, citron vert, cèdre et pamplemousse, ainsi que d’herbes, qui lui rappelaient les odeurs printanières de son Piémont natal, ou les narcisses et les fleurs d’oranger après la pluie.

Et comme il habitait dorénavant à Cologne, il baptisa sa mixture "Eau de Cologne". Elle fut d’abord utilisée comme médicament contre les attaques d’apoplexie, les coliques, les maux de tête ou de dents, les accouchements difficiles, sur lesquels l’Eau de Cologne était censée avoir des effets miraculeux. L’Eau de Cologne de Farina était très appréciée des hommes, et rapidement elle devint la coqueluche des nobles, des ducs et des princes. Même Johann Wolfgang von Goethe faisait partie des amateurs. Son nez délicat y détectait le parfum de la "bonne société".

Cette eau parfumée connut un tel succès commercial, qu’on se mit à voir surgir partout des "Eaux de Cologne" très ressemblantes. Par exemple, celle de Wilhelm Mülhens, créée en 1804, et qu’il baptise Eau de Cologne 4711. Pourquoi précisément 4711 ? C’était le numéro de la maison occupée par son entreprise, dans la Glockengasse, la ruelle des cloches. Une ruelle avec des numéros à quatre chiffres ? Une particularité due à la présence des troupes révolutionnaires françaises : pour s’y retrouver dans le chaos des ruelles de Cologne, les occupants décidèrent de numéroter toutes les maisons de la ville une à une. Ainsi pouvait-on lire sur les petits flacons qui quittaient la maison : "Eau de Cologne & fabrique de parfums, Glockengasse 4711". Dès lors, 4711 est devenu synonyme d’ "Eau de Cologne - Kölnisch Wasser" dans le monde entier. En guise de souvenir, les soldats français envoyaient à leurs familles des flacons de cette Eau de Cologne.

Peu après, Paris se mit à produire aussi une "Eau de Cologne". Napoléon Bonaparte en personne en était complètement fou : on dit qu’il en utilisait plus de 60 litres par mois ! Il n’en aspergeait pas uniquement sa personne, mais aussi toutes les pièces, et même son cheval ! Selon ses dires, pour stimuler la matière grise, rien de tel qu’un "canard Farina" (un morceau de sucre trempé dans de l’Eau de Cologne). Et pour qu’il puisse l’avoir en permanence à portée de main, on lui fabriqua même, tout spécialement, un long flacon cylindrique qu’il pouvait coincer dans ses bottes de cavalier. En 1811, Napoléon émit un décret selon lequel toutes les formules de remèdes médicinaux devaient être envoyées et centralisées à Paris, pour vérification. Mais ni Farina, ni Mülhens ne voulaient révéler le secret de leur "Eau de Cologne". Ils eurent donc recours à la ruse : ils modifièrent le mode d’emploi et vendirent désormais leur "Eau de Cologne" non plus comme médicament mais comme parfum. Ils ont ainsi réussi à garder secrète leur formule jusqu’à aujourd’hui.

 

Texte : Alexandra Brodin
Image : Thimothée Ingen-Housz