l'objet

l'objet : Birkenstock

Karambolage 181 - 7 juin 2009
Stéphane Kramer nous présente maintenant un objet très, très allemand, un objet qui, bizarrement, n’a pas encore été illustré dans Karambolage.

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Si je vous dis : sandale allemande, ça vous fait penser à quoi ? Que vous soyez Allemand ou Français, vous allez certainement me répondre : La Birkenstock ! Bravo !

Eh oui, la Birkenstock est une véritable institution en Allemagne où, chaque année, il se vend près de 8 millions de paires. La chaussure, à l'allure quelque peu rustique, doit son succès à une innovation majeure, l'invention par un certain Konrad Birkenstock de la première semelle orthopédique flexible en 1897. Un demi-siècle plus tard, son petit-fils Karl a une idée géniale : construire une chaussure autour de cette semelle. C’est la première Birkenstock, la "Gymnastik-sandale", la sandale de gymnastique. Et voilà ce que ça donne aujourd'hui :

La semelle intérieure est creuse, elle contourne et maintient merveilleusement bien le pied, la voûte plantaire est soutenue par ce gros bourrelet, et même les doigts de pied ont un petit bourrelet, sensé leur permettre un meilleur mouvement en marchant. La Birkenstock est à l’Allemand ce que la charentaise est au Français : le confort à la maison après une dure journée de labeur. Mais là où la différence entre les Français et les Allemands est notable, c’est que les Français, eux, ne portent pas leurs charentaises dans la rue...

La manie des Birkenstock date des années 70. À l’époque, l’Allemagne redécouvre les vertus d’une vie saine grâce aux mouvements alternatifs et protestataires. Conscience écologique, nourriture bio, mouvement anti-nucléaire, Birkenstock. Oui, la Birkenstock, modèle anti-chic et donc contestataire par excellence, trouve tout naturellement sa place dans ce nouveau système de valeurs qui, en Allemagne, fait alors tache d’huile.

Petit à petit, et considérablement aidé par le fait que des médecins, des kinésithérapeutes et des infirmières la portent au quotidien, la si confortable Birkenstock atteint d’autres tranches de la population.

Vous le savez, les Allemands aiment voyager. Alors, bientôt, de la grande pyramide à la statue de la liberté, de la Tour Eiffel à Big Ben, les pieds des touristes allemands acquièrent la réputation d’être les moins élégants du monde. Et les pauvres Allemands deviennent source de moquerie : porter des chaussures aussi laides - avec des socquettes blanches de surcroît - est une entorse au bon goût que surtout les Français n’auraient jamais cru possible. Mais cela ne dure pas.

Car, dans les années 90, les créateurs de mode Jean-Paul Gaultier et Paco Rabanne osent l’inimaginable : mettre des Birkenstock aux pieds de leurs mannequins. Pour les Français, la vision d’une Birkenstock sur un podium de défilé est un coup de semonce : soudain, leur conception du beau chancelle. Et lorsque Victoria Beckham, Julia Roberts et Leonardo di Caprio sont photographiés avec des Birkenstock aux pieds, les certitudes des Français vacillent définitivement. Ce qui doit arriver arrive : la fashion victime française adopte la Birkenstock encore si inavouable il y a quelques années.

Et, lorsqu’ils découvrent la chose aux pieds des Français, les quelques Allemands qui refusaient encore de porter cette sandale baba cool, se mettent eux aussi à réviser leurs conceptions esthétiques. Finalement, ils lui trouvent un certain chic, à cette Birkenstock. La sandale retourne ainsi à l’envoyeur. Et la boucle est bouclée. 

Texte : Stéphane Kramer
Image : Marc Chevalier & Pierre Emmanuel Lyet
 

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