le quotidien

le quotidien : le livreur de viande

Karambolage 28 - 17 octobre 2004
Unda Hörner est une écrivaine berlinoise qui séjourne actuellement à Paris. Elle nous convie à une promenade matinale dans une rue commerçante en France.
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Avez-vous déjà vu en France ces étranges personnages qui se glissent dans les rues commerçantes au petit matin ? Ils sont vêtus de longues blouses blanches maculées  de sang et leurs têtes sont dissimulées sous de larges capuches qui retombent jusqu’aux yeux. S’agit-il là de sombres émules d’une secte digne du ku-klux-klan ou de bourreaux revenant de quelques exécutions secrètes ? Non, ces hommes sont de simples chauffeurs-livreurs, et ce sont eux qui ravitaillent les boucheries françaises. Regardez-les mettre leurs capuches et charger sur leurs dos ces énormes demi-bêtes, regardez-les frôler sans scrupules les passants avant de se faufiler dans la boucherie parmi les clients. La viande est ainsi déchargée et transportée au beau milieu de la rue, aux yeux de tous. Impensable chez nous !

En Allemagne, le camion de livraison se gare discrètement près de l’arrière-boutique et c’est presque en catimini que les grosses pièces de boucherie  sont déchargées. De toute façon, la plupart du temps, chez nous, la viande est dépecée dans les abattoirs et non pas chez le boucher. Il semble que les Français, eux, aient absolument besoin d’exhiber ces carcasses sanguinolentes, témoins et de la fraîcheur de la marchandise et du turn-over des boucheries. De toute façon, une boucherie française, ça nous fait fuir en courant, nous les Allemands. Nous, on ne supporte pas de se retrouver nez à nez avec un cochon de lait à la langue pendante, aux yeux morts, mais néanmoins lourds de reproches, ni de croiser le regard de ces lapins encore si tendrement emmitouflés dans leur douce fourrure.

Impossible. Chez nous, on évite le plus possible de visualiser l’animal quand on consomme de la viande. C’est un tabou. Le consommateur doit avoir l’impression que la viande qu’il achète a grandi en tranches dans une barquette de polystyrène. Mais revenons une seconde à nos hommes encapuchonnés. C’est que ces livreurs, quand ils ont fini leur tournée ou entre deux livraisons, ils s’arrêtent volontiers comme tous les Français pour boire rapidement au comptoir du bistrot un petit café bien serré. Et ils sont là, à côté de moi, avec leurs tabliers ensanglantés, avec leur odeur de sang coagulé et ça ne dérange personne, je vous le jure, personne sauf moi. Non, je ne serai jamais française…

Texte : Unda Hörner
Image : Joris Clerté

le quotidien : le livreur de viande est disponible sur le DVD 2