la loi

la loi : le "Kirchensteuer"

Karambolage 293 - 10 mars 2013
Nikola Obermann se penche maintenant sur sa fiche de paye qui révèle une différence fondamentale entre la France et l’Allemagne, suivez bien :

 

Voici comment commence l’article 1 de la constitution française : "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale." Vous avez entendu : "laïque". La France pratique donc la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Et voici les tout premiers mots du préambule de la constitution allemande : "Conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes." Vous avez entendu, en Allemagne, Dieu est dans l’affaire.

Je suis née et j’ai grandi en Allemagne. J’ai été baptisée dans une église protestante. Depuis, je ne suis plus retournée à l’église, sauf pour assister à quelques mariages. Un jour, j’ai commencé à travailler. Et là, sur ma première fiche de paye, j’ai découvert la case "Ki-Steuer". "Steuer", c’est l’impôt, mais "Ki" ? Ah, "Kirche", l’Eglise, c’est donc l’impôt dû à l’Eglise, l’impôt cultuel. Ainsi, j’ai compris qu’en tant que protestante, j’étais redevable d’un impôt pour l’Eglise ! Certes, j’ai été baptisée par mes parents, mais je ne voyais pas vraiment pourquoi je devais continuer à payer cet impôt supplémentaire qui s’élève à 9% de mon impôt sur le revenu.

Aussitôt, je me suis renseignée et on m’a expliqué que le seul moyen d’échapper à cette taxe était de sortir officiellement de l’Eglise. C’est ce que j’ai fait, en remplissant un formulaire que je devais, détail intéressant, adresser non pas à ma paroisse, mais au tribunal d’instance qui m’a renvoyé une attestation me libérant de l’impôt dû à l’Eglise protestante allemande. Tous les ans, quelques 200 à 300 000 Allemands font cette démarche, toutes confessions confondues. Il n’empêche que cet impôt, qui existe en Allemagne depuis 1919, rapporte aux cultes protestants, catholiques, juifs et à quelques communautés de libres-penseurs environ 10 milliards d’Euros par an. Ses défenseurs expliquent qu’il s’agit d’un impôt "juste", puisqu’il il taxe uniquement les croyants, donc l’Etat ne paye rien du tout. Ses détracteurs trouvent que ce n’est quand même pas la mission du fisc de faire la collecte pour les églises. Pour eux, il est évident que ce système va à l’encontre de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, état qui garde d’ailleurs environ 3% des sommes collectées, pour couvrir les frais administratifs.

Bon. Aujourd’hui, j’habite en France, ce beau pays où, depuis la Révolution, la laïcité est l’une des grandes valeurs républicaines. La célèbre loi de séparation des Églises et de l'État a été adoptée en 1905. C’est pourquoi, chaque année, en France, l’église catholique incite les fidèles à faire un don avec la campagne du denier de l’église. Et l’église n’hésite pas à investir dans des affiches aux slogans vendeurs comme par exemple "Donner-recevoir" ou encore "Heureux ceux qui donnent" pour faire appel à la générosité des croyants. Contrairement aux églises allemandes, les églises françaises doivent donc compter sur des centaines de milliers de bénévoles et sur le denier de l’Eglise, pour entretenir au quotidien leurs églises et payer les prêtres. Prêtres qui, soit dit en passant, gagnent beaucoup moins bien leur vie que les prêtres allemands. Vous le voyez, en France, l’Eglise et l’Etat sont bien séparés. Enfin presque. Car le système ne s’applique ni en Alsace, ni en Moselle. En voici l’explication :

Jusqu’en 1905, les rapports entre l’Etat français et l’Eglise sont régis par une convention internationale que Napoléon Bonaparte et le Saint-Siège ont conclu ensemble : c’est le fameux concordat de 1801. Dans cette convention est stipulé, par exemple, que les prêtres catholiques doivent dorénavant être payés par l’Etat. Petit à petit, d’autres religions sont soumises au même régime : les pasteurs protestants, qu’ils soient luthériens ou calvinistes, et les rabbins peuvent en profiter aussi. Cent ans plus tard, en 1905, la fameuse loi de séparation des Eglises et de l’Etat entre en vigueur. Mais, à l’époque, l’Alsace et la Moselle ne sont plus françaises mais allemandes ! La nouvelle loi ne les concerne donc pas ! Et quand les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle retournent, en 1919, dans le giron de la France, les représentants des églises locales se battent pour garder le régime d’avant 1905, c’est-à-dire le concordat, qu’elles considèrent plus avantageux pour elles, financièrement. Résultat des courses : Aujourd’hui encore, les évêques de Strasbourg et de Metz sont nommés, sur proposition du Vatican bien sûr, par le président de la République, quant aux salaires des prêtres, pasteurs et rabbins de ces trois départements, aussi étonnant que cela puisse paraître, ils sont payés avec des deniers publics. Les contribuables français prennent donc en charge le clergé en Alsace et en Moselle. Une petite entorse à la séparation des Eglises et de l’Etat si chère aux Français, une petite entorse que la plupart des Français ignorent.

 

Texte : Nikola Obermann
Image : Sebastian Peterson