9 septembre 2016

Edmond Baudoin

... s'inspire du calvaire des réfugiés pour son nouvel album

Pionnier de la BD contemporaine, Edmond Baudoin sort en ces temps tourmentés un court récit, sobrement intitulé Méditerranée, inspiré du calvaire des réfugiés qui tentent le grand départ pour un avenir meilleur. C’est un « jeune homme » de 74 ans que nous avons eu l’occasion de rencontrer dans son petit atelier parisien, où les projets en gestation ne manquent pas. Mais pour ce Niçois qui ne passe pas un jour sans danser ou marcher, l’espace clos n’est jamais aussi intéressant que l’extérieur, et ce qu’il préfère dans une maison, c’est la porte, pour pouvoir partir…

Propos recueillis par Emmanuelle Dreyfus

La Méditerranée, comment la regardez-vous aujourd’hui ?

Je suis méditerranéen, et la mer me touche. J’aime les océans, mais les deux ne disent pas la même chose : l’Atlantique, c’est partir ailleurs ; la Méditerranée, c’est de là qu’on vient, c’est le berceau de notre culture, des trois religions monothéistes. Cette naissance saigne toujours… Quatre mille ans, ce n’est peut-être pas si loin dans l’histoire d’une civilisation. Je l’aime cette mer, avec toutes ses rives, mais je ne me vois pas descendre dans l’eau pour le moment. Faire entrer de l’eau dans ma bouche, c’est impossible, car la mémoire de l’eau à pour moi beaucoup d’importance et il y a en elle trop de souffrances pour le moment. Ce bleu, cette beauté… non… Je ne peux pas nager au milieu de cadavres, dans ma tête.

Quel est l’histoire de Méditerranée ?

Les larmes ne viennent jamais, même pour la disparition d’un proche. En revanche, elles passent par le dessin. Au Salon du livre de Montreuil en décembre 2015, j’arpentais les stands, émerveillé par tous ces ouvrages pour enfants tellement beaux. Et en même temps, je me demandais pourquoi on ne faisait pas de livres parlant d’aujourd’hui. Quand on a écrit La Petite Fille aux allumettes, c’était ancré dans la réalité d’une époque. Je suis rentré et dans la matinée j’ai peint ces 14 pages. J’ai fait ça au sol avec un pinceau sur des formats A3. J’ai dessiné sans me préoccuper de ce que j’allais écrire, mais je savais que j’allais raconter le rêve d’une enfant. Le matin, c’était fini. Je n’ai pas vu la photo du petit garçon, mais ce n’est pas le problème, il y en a tellement chaque jour… Ce livre, c’est ma Petite Fille aux allumettes et c’est pour expliquer aux enfants ce qu’il se passe. Alors, certes, cela ne sera pas une histoire à raconter le soir.

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© Gallimard

Que pensez-vous de l’après-Nice ?

Il y a un climat très malsain, même si j’ai vu se recueillir sur la promenade des Anglais des gens de toutes les cultures, y compris des femmes voilées. Il n’y avait pas de regards en biais, tout le monde était ensemble, cela m’a rassuré. L’idée de Daesh, c’est la guerre civile, et à Nice, cela pourrait bien marcher… Mais maintenant, le problème n’est pas d’après moi la religion mais la haine. Nous sommes malmenés, pas seulement en France, partout. Mais en France il y a la question de la colonisation, de l’Algérie, et aujourd’hui beaucoup de jeunes gens sont en difficulté face à l’avenir. La pire chose que l’on puisse dire à un être humain c’est : « Nous n’avons pas besoin de toi ». Et c’est qui arrive à des générations issues des mouvements migratoires. Daesh intervient dans un terreau qui est très facile, mais la religion ce n’est qu’une béquille, c’est pour se donner le courage d’y aller. La vie d’un Arabe est problématique à Nice. Je ne vais jamais au café, sinon je sors « escagassé », comme on dit dans le Sud. Même dans mon petit village de Villars-sur-Var, ils sont lepénistes.

Vous ne cessez d’interroger l’art du portrait, pourquoi ?

La question du portrait m’importe de plus en plus car c’est non seulement une manière d’arrêter le temps et ces milliards d’individus qui se croisent sans jamais se parler, mais aussi une façon de faire son autoportrait. Rembrandt, même quand il peignait des femmes, n’a jamais cessé de faire son autoportrait. On ne peut pas faire le portrait de quelqu’un ! Une histoire d’amour, c’est un autoportrait. L’autre, on l’invente, parfois on voudrait le faire à sa façon, mais quand il nous ressemble trop nous ne l’aimons plus. En vérité, c’était la part de nous que l’on aimait chez l’être aimé. Ce qui réveille en moi de ma personne, c’est ce que je mets sur le papier, l’intérieur que je ne peux atteindre, c’est un physique avec mes émotions. Si je veux qu’il y ait de l’humanité dans ce que je dessine de l’autre, je fais appel à ce qui peut danser avec les pommettes ou les yeux. On peut prêter à quelqu’un une émotion qu’il n’aura jamais.

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© Gallimard

Avec quoi préférez-vous réaliser un portrait ?

Avec un pinceau, car cet objet permet, comme l’archet d’un violoniste, des différences de toucher, sur le papier : je peux appuyer davantage aux endroits de la personne où il y a de la force. Chez les enfants, c’est tout blanc, c’est difficile de faire un portrait. Quand il y a de la lecture, c’est grave, c’est qu’il est arrivé quelque chose. Parfois on se demande si on a le droit de saisir ce que cet enfant a vécu. J’utilise aussi le rotring, mais pour prendre de la distance. Piero, c’était tellement personnel que je n’ai pas pu le faire au pinceau. C’est tellement sensuel, intime et fort que l’on peut aller loin. J’ai l’impression de parler de choses mystiques alors que je ne lui suis pas du tout !

Vous travaillez sur un album commun avec Craig Thompson, comment deux dessinateurs dialoguent-ils ?

On s’envoie des dessins, on communique par page car en plus je ne parle pas anglais et lui ne parle pas français, mais c’est aussi ça l’importance de la contrainte ! L’idée du livre est triple. Lui a fait Blankets, Manteau de neige car il avait lu Piero comme un enfant qui ne sait pas lire et il pensait même que mon frère était mort contre la voiture. Donc il s’est dit qu’il pouvait raconter l’histoire de son frère Phil, qui comme Piero s’est arrêté de dessiner. Nous sommes donc les deux frères qui ont continué… Il est venu en France cette année et j’ai fait 9 000 kilomètres avec lui aux États Unis l’année dernière. L’autre raison est que puisque nous avons continué le dessin, nous nous posons beaucoup de questions sur l’art. Troisième raison, la plus difficile : pour lui je suis quelqu’un qui a une liberté extraordinaire avec l’art et il veut apprendre cette liberté. Mais comment apprendre cela… J’avoue que ce n’est pas facile, cela dépend des êtres et de l’horizon que nos parents nous offrent. Il vient d’une famille qui fait partie du mouvement, qui pour moi est une secte, Born Again Christians, donc pour lui ce n’est pas simple. C’est un travail passionnant et je ne sais pas encore quand nous allons pouvoir le sortir.

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© L'Association

Avez-vous le temps de danser ?

Oh oui ! Quand je suis dans mon village, je danse tous les jours quand je vais marcher dans la montagne. Sentir son corps, c’est déjà de la danse. Carolyn Carlson me disait il y a bien longtemps : « Quand tu fais la vaisselle et que tu sens ton corps prendre l’assiette, que tes hanches se détournent, que tu passes ton éponge et que tu rinces et que tu sens l’ensemble de ton corps, alors tu danses ». C’est une question de présence. Quand on danse sans présence on s’embête vite. Dessiner juste avec son savoir, c’est tout aussi embêtant. Quand je suis à Paris, je vais souvent voir « La Meute » du Corps collectif, le lundi. J’ai commencé un livre sur ces danseurs-performeurs que je suis depuis trois ans. Je dessine en dansant et je fais aussi leur portrait.

Quelles ont été vos dernières émotions culturelles ?

Julieta, le dernier film de Pedro Almodóvar, et Folles de joie, avec Valeria Bruni-Tedeschi. Dans l’un, un enfant veut revoir sa maman. Dans l’autre, c’est une mère qui retrouve sa fille trente ans après. C’est un rapport de filiation intéressant. A lire, il y a L’Aile brisée, d’Antonio Altarriba et Kim. C’est beau ce qu’ils font, c’est sur la guerre d’Espagne.

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© DR

Edmond Baudoin en cinq dates

1942 : Naissance le 23 avril 1942 à Nice.

1981 : Après une carrière de comptable, il publie ses premières BD, Civilisation (Glénat) et Les Sentiers cimentés (Futuropolis).

1992 : Couma acò (éditions Futuropolis), bande dessiné autobiographique, reçoit le prix du meilleur album à Angoulême.

2000 : Les Quatre Fleuves, signé avec Fred Vargas, reçoit le prix du meilleur scénario.

2015 : Sorti du documentaire Edmond, un portrait de Baudoin, réalisé par Laetitia Carton. Le film est sorti en DVD en avril 2016, accompagné de la BD Éloge de l’impuissance (L’Association).

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