Décryptage

Dickens, le maître du cliffhanger

Par Salomé Kiner
Ancêtre direct de la série télévisée, le roman-feuilleton a bouleversé l’histoire de la littérature et profondément façonné l’œuvre de Charles Dickens.

Encouragée par les progrès techniques, la presse connaît au XIXème siècle un formidable essor – c’est la naissance d’une industrie. Autrefois réservée à l’élite, elle se popularise sous l’impulsion d’une baisse des coûts de production et de l’augmentation du taux d’alphabétisation en Europe. C’est cette époque que choisit la littérature pour faire son entrée dans la presse. Judicieusement pensé pour élargir et fidéliser le lectorat, le roman-feuilleton rencontre un succès immédiat. 

Pour Charles Dickens, c’est une aubaine. Pionnier du genre en Angleterre, il profite de ce nouvel outil publicitaire pour gagner sa vie, puis pour assurer la survie des journaux dont il est le propriétaire. De 1833 jusqu’à sa mort en 1870, il publiera la quasi-totalité de son œuvre en feuilletons, avec une préférence pour les rythmes mensuels. Il profitera notamment de cette formidable vitrine pour faire la critique sociale de l’Angleterre victorienne et du productivisme effréné. Il s’en servira aussi pour défendre certaines libertés : la régulation du travail des enfants, le traitement des orphelins, le droit des femmes, les prostituées furent quelques-uns de ses combats. 

La publication en épisodes va permettre à Dickens d’expérimenter les techniques du roman à suspens, des intrigues mêlées, des ruses du suspens et des rebondissements. »
 Nathalie Jaëck

Mais la contrainte de l’écriture en feuilleton va permettre d’épanouir les qualités littéraires de Dickens, et sa fécondité. Pour survivre, Dickens doit produire. Nathalie Jaëck, auteure de Charles Dickens. L’écriture comme pouvoir, l’écriture comme résistance (Ed.Orphys, 2008), considère pour sa part que « la publication en épisodes va lui permettre d’expérimenter les techniques du roman à suspens, des intrigues mêlées, des ruses du suspens et des rebondissements. ».
Dickens devient un maître dans l’art du cliffhanger, cette célèbre astuce narrative qui consiste à finir un chapitre ou un épisode à un moment crucial de l’histoire, pour s’assurer de la fidélité du lecteur. Hier dans le roman-feuilleton, aujourd’hui dans les séries, la méthode fonctionne toujours aussi bien.

Les sérivores qui attendent, fébriles, le nouvel épisode de leur série préférée ne sont pas différents des lecteurs qui se ruaient autrefois au kiosque pour connaître la suite des aventures d’Oliver Twist ou de David Copperfield. Dickens lui-même était très attentif à la réception de ses œuvres. Il n’aimait rien tant que de pouvoir observer l’impact de ses livres : dès 1846, il monte une troupe de théâtre amateur pour mettre ses histoires en scène. A partir de 1857, déjà âgé de 45 ans, il entame ses tournées de lecture. Le travail est colossal mais le succès est immense : le public, véritable « communauté de fans », entre avec lui dans de véritables transes. Ces prestations époustouflantes deviennent la plus grande source de plaisir de Dickens, qui sillonne tout le Royaume-Uni pour déclamer ses histoires. Sourd à l’épuisement physique que lui cause cette activité (il incarne seul tous les personnages), Dickens ira jusqu’au Etats-Unis pour satisfaire la demande de ses lecteurs.  

Dickens - Lecture publique2

Dickens interprétant ses œuvres en 1857, par Charles A. Barry (1830-1892).

Cette communion avec le public est comparable à notre « Pottermania », à ceci près que Dickens se montre très attentif aux attentes du public. Ses livres ont une certaine dimension « participative », puisqu’il n’hésite pas à changer le cours d’une intrigue en fonction des réactions qu’elle provoque. Il scrute les chiffres de vente, épluche le courrier des lecteurs ou les bruits de salon et s’adapte à la demande populaire, au mépris, parfois, de la vraisemblance narrative. 
Plus d’un siècle avant le grand succès des séries télévisées, Dickens avait déjà tout compris au storytelling et aux principes participatifs. Quelque part entre Lena Durham et J.K Rowling, il ajouta à ses talents narratifs l’engagement politique. Comme elles, sans le pouvoir des médias, Charles Dickens n’aurait jamais rencontré de son vivant un lectorat aussi nombreux. Le rayonnement de ses luttes pour les droits humains et son immense succès doivent beaucoup au roman-feuilleton. 

Salomé Kiner