Littérature

Comment la gauche a viré à droite : Didier Eribon, Retour à Reims

Literatur: Wie aus Linken Rechte werden: Didier Eribons "Rückkehr nach Reims"
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Littérature : Didier Eribon : "Retour à Reims"

 

La France, pays en état d’urgence. Depuis les attentats de Paris, émeutes, grèves et affrontements avec la police se succèdent. Ces quatre derniers mois, les manifestants n’ont cessé de monter sur les barricades pour faire plier le gouvernement. Les prochaines élections présidentielles auront lieu en 2017. Qui fait campagne contre qui et pourquoi ?

En juin, les syndicats ont appelé à la grève générale contre la Loi travail qu’ils considèrent comme une trahison de la classe ouvrière par la gauche. Même le Front national derrière Marine Le Pen soutient le retrait du projet de réforme. Insurrection ? Révolution ? La France au bord de la guerre civile ? Non, affirme Didier Eribon. Il préfère parler de « révolte sociale ». Professeur de sociologie à Paris et Amiens, élève de Pierre Bourdieu, ami et biographe du philosophe Michel Foucault, Didier Eribon est l’un des intellectuels français homosexuels les plus influents du pays. Celui qui compte parmi les grands penseurs de l’Hexagone prend régulièrement position sur l’actualité politique, notamment dans Libération et l’Observateur.

Dans un livre de 2009 qui paraît aujourd’hui en Allemagne, il analyse les dessous de la crise actuelle. Dans Retour à Reims, ce fils d’un ouvrier et d’une femme de ménage né en 1953 et élevé à Reims croise récit autobiographique et réflexions sociologiques pour faire le lien entre son histoire personnelle et la politique de son pays. Il décrit la France comme une société de classes rigide dans laquelle il ne doit sa sortie du milieu prolétaire qu’à son homosexualité, et où il a dû renier ses origines pour accéder à la société parisienne. Mû par la honte. Il se qualifie lui-même de « réfugié de classe », de « transfuge social », qui a coupé les ponts avec sa famille et son passé pour pouvoir se réinventer. Il dit avoir autant souffert de l’homophobie de son milieu d’origine que du mépris de la bourgeoisie envers la classe ouvrière.

Son roman couvre une large période, des années 1950 à la France d’aujourd’hui. Le philosophe y désigne l’échec de la gauche comme l’origine de la montée du Front national et de l’état actuel du pays. En réorientant la gauche sur un axe néolibéral et réformiste, Mitterrand a, dit-il, trahi ses objectifs et la classe populaire. Une classe qui est allée chercher refuge au Front national, embrassant son europhobie, sa xénophobie, son islamophobie, son nationalisme et sa conception de l’Etat-providence. C’est d’ailleurs vers lui que se sont tournés la mère et le frère de l’auteur. La ville ouvrière de Reims, longtemps majoritairement communiste, est aujourd’hui un haut lieu de l’extrême droite, du « parti de la haine », écrit Didier Eribon. Il prononce une mise en garde : l’enjeu dépasse de loin la Loi travail. Il en va de l’avenir de la France et de l’Europe tout entière. Si la gauche ne réussit pas à soutenir les socialement faibles, il ne peut plus, selon lui, être question d’une lutte internationale entre salariés et patrons, mais d’une lutte nationale entre travailleurs et immigrants.

Dans ce roman familial lucide et subtil, Didier Eribon livre une analyse sociale et personnelle, une sorte de mode d’emploi pour comprendre la France.

 

Auteure : Cordula Echterhoff

Livre : Retour à Reims, Didier Eribon. Edition Fayard

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