l'objet

l'objet : le carré Hermès

Karambolage 407 - 30 octobre 2016
Ce soir, notre journaliste allemande Nikola Obermann nous raconte comment elle a découvert un carré de soie mythique pour les Français…
Karambolage 407 - le carré Hermès
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Nous sommes au début des années 90, j’habite à Paris depuis un an et je suis invitée à l’anniversaire de Marie-Pierre. Marie-Pierre est la mère de Fred, mon petit ami. Fred n’en a pas l’air mais il est issu de la haute bourgeoisie française, et ce jour-là tout m’impressionne : le quartier si chic, la mère si élégante, l’appartement si vaste, la vaisselle si ancienne, le rôti si saignant et le cadeau d’anniversaire si ringard : un foulard avec plein de chevaux dessus.

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« Quelle horreur », me dis-je tandis que les autres s’extasient autour de l’objet en le regardant, le caressant, le nommant : « Oh, un carré Hermès ». Un carré Hermès ? Fred me glisse que ce foulard en soie est une icône, un emblème du fameux luxe à la française et que ces quelques grammes de soie imprimée valent à peu près le loyer de ma chambre de bonne.

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Comme je suis novice en la matière, Marie-Pierre me montre avec beaucoup d’enthousiasme ses autres carrés Hermès, rangés dans des boîtes oranges siglées : des calèches, des harnais, des chiens de chasse, des uniformes clinquant et puis Napoléon sous toutes les coutures. « Magnifique », dis-je poliment. « Ce sont des sérigraphies faites au pochoir », m’explique-t-elle. « Regardez, l’ourlet est roulotté à la main, cela nécessite des heures de travail, Hermès c’est l’excellence pure, un carré Hermès ça dure toute une vie. D’ailleurs, il se transmet traditionellement de mère en fille. Ou alors de belle-mère en belle-fille », rajoute-t-elle d’un air entendu.

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Un peu lâche, je n’ose pas lui avouer que je n’aime ni les cheveaux ni la chasse ni Napoléon, mais je suis étrangement fascinée par cet objet apparemment mythique.
Marie-Pierre et son mari Edouard m’apprennent que le fondateur de la marque, Thierry Hermes, était un sellier-harnachier de luxe du début du 19e siècle qui fabriquait des accessoires équestres pour l’élite du monde entier.

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Quand, avec l’industrialisation, le cheval disparait des villes, la maison s’adapte en fabriquant des sacs, des gants et d’autres accessoires de voyage pour les privilégiés qui se déplacent dorénavant en train et en voiture. C’est en 1937, pour son centenaire, que la marque lance enfin le fameux carré en twill de soie, tissu dont on fabriquait à l’origine des casaques de jockey. Maintenant je comprends mieux l’univers équestre. Mais pourquoi des foulards à la gloire de la légion étrangère et du Roi Soleil ?

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Il faut savoir que pour créer ses carrés, le directeur d’Hermès s’est inspiré d’une part de la mode des mouchoirs commémoratifs à la gloire de Napoléon, et d’autre part des mouchoirs de cou que portaient les soldats à la fin du 19e siècle un peu partout en Europe. Sur ces « mouchoirs d’instruction », l’armée imprimait des dessins didactiques pour expliquer aux soldats, à l’époque souvent analphabètes, comment démonter un fusil, transporter un blessé, arrêter une hémorragie etc. En cas de blessure, ils pouvaient même faire office de pansement. Une idée reprise par l’armée l’américaine pendant la guerre du golfe, d’ailleurs.

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Ok, j’ai tout compris: un carré Hermès, c’est le signe d’appartenance à une élite fortunée et conservatrice, voire royaliste, il est portée par des dames pas toutes jeunes et son milieu naturel se situe dans les beaux quartiers parisiens, les grandes demeures en province, les parcours de golf et les parties de chasse. C’est moche et je n’en porterai jamais. Affaire classée.

25 ans plus tard je sais que la chose est beaucoup plus complexe. Par exemple que des femmes jeunes et cools portent également des carrés Hermès, dans les cheveux, accrochés au sac à main et même, imaginez-donc, noués autour du cou. J’en connais personnellement, je vous assure. Grâce à elles, je sais qu’il existe des carré Hermès plus modernes, avec des motifs de l’artiste français Daniel Buren, du photographe japonais Hiroshi Sugimoto ou du graffeur Kongo entre autres.

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Je sais aussi qu’on peut les acheter soldés, que les fashion victims du monde entier se les arrachent sur Internet, que les nouveaux riches les collectionnent comme des bibelots, qu’il y a des contre-façons plutôt bien faites, que la Reine d’Angleterre en a et Madonna aussi. J’ai même appris que la très élégante couleur orange des boîtes n’a pas été le fruit d’un choix artistique mais le résultat de la pénurie de colorants pendant la deuxième guerre mondiale.

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Une dernière chose enfin. Pour une cliente japonaise ou américaine, car la clientèle étrangère représente quand même 60 % des ventes, ce foulard est avant tout un joli objet de luxe, un signe extérieur de richesse qui tient chaud. Qu’ils soit affublé de la tête de Napoléon est anecdotique, c’est plutôt charmant, comme un souvenir de vacances un peu kitsch.

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Pour la cliente française par contre, le carré Hermès véhicule tout autre chose : c’est la tradition, le fait-main, la qualité, l’artisanat. Mais ce qui lui importe surtout, c’est la pérennité du style.
Le carré Hermès, avec ses calêches et ses brides de gala, elle le porte en étendard, symbole d’une vieille France qu’elle ne veut pas voir changer.

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Texte : Nikola Obermann
Image : Nicolas Cappan