le symbole

le symbole : le football

Karambolage 376 - 13 décembre 2015
Une chose est sûre, Pierre-Olivier François est journaliste. Mais est-il français ? Est-il allemand ? Voilà bien la question...
KARAMBOLAGE  376 - ma double identité
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 A quoi reconnait-on sa nationalité ? Au passeport, bien sûr. Au drapeau, à la rigueur à l'hymne national. Mais parfois le processus est un peu plus sinueux, il faut que je vous l’explique : Je suis né à Nancy, en Lorraine, de père français et de mère allemande - et pourtant, jusqu'à 8 ans, j'étais sûr d'être Français. J'allais à l'école Jules Ferry qui, nous rabâchait-on, a instauré l’école obligatoire et gratuite. Mon père avait une Renault 5. Mon passeport était bleu-blanc-rouge. Je chantais la Marseillaise avec les paroles, je fêtais le 8 mai, jour anniversaire de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie et le 11 novembre qui signe la fin de la première guerre mondiale.

En 1980, déménagement. J'ai 9 ans et je me retrouve dans une petite ville ouest-allemande jadis chantée par Barbara, Göttingen. Je vais à l'école seulement le matin, avec deux Butterbrote pour la récré. Désormais, mes copains s'appellent Björn, Michaël et Stefan. Mon école s'appelle Théodor-Heuss, du nom du premier Président de la RFA. Et surtout, ma literie est aux couleurs du Bayern de Munich. Mis à part mes papiers et mon prénom, imprononçable pour mes copains, je suis devenu un parfait petit Allemand.  

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En 1982, à 11 ans, j'ai une obsession : trouver assez de Deutsch-Mark pour terminer mon album Panini de la "WM". La WM, c'est la Weltmeisterschaft, la Coupe du Monde de football qui, justement, s'annonce. Avec mes copains, on ne parle que de ça. Karl-Heinz Rummenigge, le flamboyant capitaine ; Paul Breitner, le ténébreux milieux de terrain ; Horst Hrubesch l'attaquant-bucheron, Harald Schumacher, le redoutable gardien de but - voilà mes héros. Et quand enfin l'Allemagne joue son premier match – c’est contre l'Algérie - je suis stressé comme avant un énorme interro. Emu à bloc quand résonne l'hymne allemand, "Einigkeit und Recht und Freiheit". Et puis à la 54ème minute, drame, l'Algérie marque. Je ressens comme un grand coup de poing dans l'estomac. L'Algérie, je sais à peine où elle est. Dans ma classe, on n’a même pas de Turcs, juste un Yougoslave. Finalement, l'Algérie gagne. Je pleure. C'est une catastrophe nationale. "Nous" avons perdu. Nous, les Allemands.

Mais l'année scolaire se termine et nous partons en famille en vacances chez ma tante dans le Gers. On mange du canard, on regarde TF1, on écoute l'inusable Thierry Roland commenter les matchs des Bleus : c’est que mes cousins, eux aussi, se passionnent pour la coupe du monde. Ils chantent la Marseillaise à tue-tête, j’en fais autant. Ils vénèrent Platini, le capitaine, Platini, l'enfant de Nancy, comme moi. Même ma grand-mère le connait. Oubliée, l'équipe du DFB, le Deutscher Fussball Bund. Aujourd’hui, en quart de finale, assis au milieu de mes cousins, je ne vibre plus que pour la FFF, la Fédération Française de Football. La France ! Mon équipe, ma langue, ma patrie !

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Et voici le match du siècle, la demi-finale France-Allemagne. On regarde le match au bar du village. Mes cousins m'ont dit de ne surtout pas parler allemand. Mon Dieu, je suis bien un peu tiraillé quand j’entends l’hymne allemand et que la caméra nous montre tous les joueurs de cette équipe que j’aimais tant. D’ailleurs comment ai-pu les aimer comme ça, je siffle comme mes cousins ! Alors, quand Schumacher heurte avec violence Battiston qui est dégagé inanimé, je hurle encore plus fort que mes cousins. La France est éliminée au tir au but. Mon père craint pour sa R5 immatriculée outre-Rhin. Je suis tellement furieux que j'inscris un commentaire vengeur dans le carnet intime de ma petite soeur : Schumacher ist ein Schwein ; Schumacher est un cochon. Cela me vaudra le lendemain une bonne punition de ma mère, pas ravie de mes débordements nationalistes, même bilingues.

A la rentrée suivante, je retrouve mes copains, le lycée, mes draps du Bayern. Je suis de nouveau un parfait petit Allemand. Mais comment dire, les héros du Bayern ne me font plus vibrer, et je me surprends plus d’une fois à fanfaronner lors des victoires françaises au grand dam de mes amis allemands. Je crois que c’est à partir de ce moment-là que j’ai compris que j’étais français.

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texte : Pierre-Olivier François
image : Joris Clerté & Philippe Massonnet