le portrait

le portrait : la cagole

Karambolage 399 - 4 septembre 2016
Comme vous le savez, les Français sont réputés pour leur élégance et leur bon goût. Mais dans le sud de la France, il existe une figure féminine qui ne correspond pas du tout à cette image. C’est Isabelle Foucrier qui vous la présente.
KARAMBOLAGE 399 - cagole
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Vous êtes à Marseille et vous avez envie de boire une bière sur le Vieux Port. En bon touriste curieux vous commandez au bar la bière locale. Vous vous installez en terrasse et quelques minutes plus tard, vous voyez arriver sur la table cette bouteille. Sur l’étiquette, une femme affriolante et ce nom : la cagole de Marseille. Vous levez la tête et n’en croyez pas vos yeux : La serveuse ressemble comme deux gouttes d’eau à la dame de la bouteille. Cher ami, sachez qu’il n’y a pas de hasard. Sur la bière, comme face à vous, il y a une figure archétypale de la côte méditerranéenne, la cagole.

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La cagole, c’est avant tout un look. Observons cette cagole le matin devant son miroir. Même nue, elle est déjà habillée d’un bronzage brun foncé. Pour obtenir un joli contraste, elle choisit des vêtements blancs. Mini-jupe stretch, petit haut en filet, gilet à franges, sandales compensées, parfait. Ne vous inquiétez pas, que l’on puisse voir ses sous-vêtements en imprimé léopard, c’est fait exprès. Bon. Vous pensez qu’elle est prête ? Pas du tout. Elle doit encore fixer ses créoles, trouver le piercing de nombril assorti, redessiner ses sourcils, mettre du fard, du vernis à ongles, un bracelet de cheville, un autre, allez. Et pour finir, du gloss fuchsia et quelques vaporisations d’un parfum sucré, très très sucré…

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Et là, elle peut sortir sur le Vieux Port. Bien sûr, la cagole marche au milieu du trottoir. Elle exhibe son décolleté et ses tatouages au regard des hommes, des femmes, des enfants, des chiens. Elle rit, elle fait tourner son chewing gum, elle parle fort – ah oui, qu’est-ce qu’elle parle fort – bref, c’est une reine, une apparition.

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Le mot cagole est issu du provençal, un dialecte encore largement parlé au début de 20e siècle dans le sud de la France. Selon la version la plus courante, cagole viendrait de « cagoulo », nom d’un long tablier porté par les femmes employées dans les usines d'empaquetage de dattes. Ce travail étant très mal payé, certaines vendaient leurs charmes pour joindre les deux bouts. Selon cette interprétation, la cagole était donc une prostituée. D’autres linguistes lui trouvent une origine quelque peu différente. Pour eux, le mot cagole provient de « caguer », du provençal « caga », qui signifie déféquer. La cagole serait donc littéralement quelqu’un qui fait, pardonnez-moi, chier, une chieuse, une emmerdeuse.

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Qu’elle soit issue de « cagoulo » ou de « caga », la cagole met tout le monde d’accord à partir des années 1950 : c’est une femme des milieux populaires qui a besoin de se faire remarquer pour survivre. Avec les années, la définition s’atténue. De prostituée, on passe à fille facile, puis à femme-qui-fait-tout-pour-qu’on-se-retourne-sur-son-passage, jusqu’à devenir une sorte d’emblème du sud de la France, de Nice à Aix en Provence. 

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Donc aujourd’hui, si le terme de cagole reste péjoratif, la cagole elle-même, on l’aime bien. Car derrière son apparence vulgaire, on trouve une femme libre et généreuse qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Eh oui, à force de parler fort pour se faire respecter, la cagole est devenue respectable. Au point d’avoir même une bière à son nom. La classe !

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Texte : Isabelle Foucrier
Image : Emilie Sandoval