l'architecture

l'architecture : la "Fernsehturm"

Karambolage 60 - 9 octobre 2005
Corinne Delvaux présente un bâtiment allemand qui domine glorieusement presque toutes les villes allemandes : la "Fernsehturm", l’émetteur de radio-télévision.
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Visitez Stuttgart ! Ses châteaux, ses églises, ses musées, sa gare et bien sûr sa Fernsehturm, sa tour de télévision, en fait l’émetteur de radio-télévision Fernsehen, c’est la télévision, la vision, sehen, qui arrive de loin, fern. Mais si vous grimpez en haut de la tour, vous pouvez aussi voir au loin et c’est encore fern sehen. Ah, la tour de télévision ! Voilà bien ce qui fait office de cathédrale dans l’Allemagne des années 50. La première, celle de Stuttgart donc, date de 1956 et on la doit  à un constructeur de la ville, le Dr. Ingénieur Fritz Leonhardt. Une aiguille de béton élancée, de 217 mètres de hauteur, qui se termine par une sorte de bulbe qui contient les équipements techniques et une plate-forme touristique.

Aussitôt, une frénésie incroyable s’empare de l’Allemagne. Les Fernsehtürme sortent de terre comme des champignons : chaque ville veut sa tour, plus belle, plus haute, plus innovante.Hambourg, Hanovre, Munich, Düsseldorf, Kiel, Cologne, Francfort, Dortmund, Münster, Nuremberg et j’en passe : restaurants panoramiques qui tournent lentement sur leur axe le temps d’un dîner, boîtes de nuit, saut à l’élastique ou VTT sur le pilier de la tour : les villes allemandes rivalisent d’imagination.

La Fernsehturm devient l’emblème des années 50, le symbole du progrès, de la reconstruction, de l’élan de l’Allemagne moderne. On les aime tellement qu’on leur donne des petits surnoms : Telemichel à Hambourg, das Nürnberger Ei, l’oeuf à Nuremberg, TeleMAX et TéléMORITZ à Hanovre, Telespargel, l’asperge à Francfort, Florian à Dortmund ou encore Colonius à Cologne. Mais surtout une concurrence impitoyable s’instaure entre les 2 Allemagnes : la RDA, la république démocratique ne veut pas être en reste. Après Decquede, Kulpenberg, Schwerin, Dresde, le réalisme socialiste va gagner la course à Berlin-Est avec la tour de l’Alexanderplatz : 368 mètres 30 et une superbe  boule en inox tout en haut. Là, dès que le soleil brille sur cette boule communiste, il se reflète sur elle et dessine une croix. Les Berlinois, avec l’humour caustique qu’on leur connaît, appellent aussitôt ce phénomène : la vengeance du pape ! Ou encore "Sankt Walter", Saint Walter d’après le prénom du dirigeant du parti communiste Walter Ulbricht.

Bon, l’euphorie s’est calmée, et depuis une quinzaine d’années, les Fernsehtürme ont perdu leur éclat : c’est que le satellite et le câble rendent obsolètes ces pauvres émetteurs terrestres. Alors, on trouve leurs coûts d’entretien effrayants et l’une après l’autre, au grand dam de la population, les Fernsehtürme se ferment au public. La Deutsche Telekom, propriétaire de quelques 500 tours, cherchent désespérément des investisseurs à même de supporter les coûts de location : 40.000 Euros par mois environ.

Et pourtant, le prototype de Stuttgart a fait des petits : en Hollande, en Norvège, aux USA, en Finlande, en Serbie, en URSS, au Canada, en Angleterre, en Afrique du Sud, en Corée du Sud, en Australie, en Suisse, en Chine, en Espagne, en Tchéquie, en Malaisie, à Macao, eh oui dans le monde entier. Si la dernière en date est celle de Téhéran inaugurée en 2003, la plus haute reste celle de Moscou avec ses 577 mètres. Pauvre petite tour Eiffel avec ses 318 mètres de hauteur. Pourquoi la tour Eiffel ? Parce que c’est elle qui sert d’émetteur de radio-télévision à Paris et c’est probablement à cause d’elle que les Français ont résisté à ces tours de béton armé, leur préférant des relais en acier, plus discrets et souvent dispersés dans la campagne.

 

Texte : Corinne Delvaux
Image : Nicolas Cappan