Energie

L'océan, avenir de l'humanité ?

Le futur de l’humanité, avant de se déployer dans l’espace, pourrait bien avoir comme cadre de vie les océans, immensités aux ressources encore insoupçonnées.

Après la civilisation des terriens viendra celle des meriens. Jacques Rougerie, architecte océanographe, en est persuadé. « Il y a quatre civilisations distinctes : les terriens, les marins, les meriens et la civilisation de l’espace », déclarait ce fan de Jules Verne, scientifique visionnaire et croyant acharné dans le progrès, à Usbek & Rica dans une interview publiée en mars 2013. L’homme du littoral a progressivement appris à domestiquer la mer en se rendant compte qu’elle pouvait « le nourrir, puis l’amener à aller voir ailleurs, puis à le transporter, puis à guerroyer. Ces hommes et ces femmes-là ne sont plus des terriens. Ils sont devenus des marins, développant leur propre culture », affirme Rougerie. Avant la civilisation de l’espace, la seule qui survivra, prophétise-t-il, l’humanité verra se développer en son sein la caste des meriens, des « êtres en osmose avec le monde subaquatique », qui peupleront les mers et qui, comme les marins et comme les spationautes, développeront leur propre culture, leurs propres codes, et une physiologie nouvelle et adaptée à leur environnement.

La prédiction peut sembler farfelue mais on doit lui concéder des bases assez solides. Si les générations futures ne seront peut-être pas intégralement meriennes, il paraît évident, comme Jacques Rougerie le clame, que le « destin humain des civilisations à venir viendra de la mer. » Des ressources énergétiques, alimentaires, scientifiques encore insoupçonnées peuplent les fonds marins. Face au changement climatique et à la montée des eaux, l’océan deviendra d’ici la fin du siècle le lieu de vie d’un nombre croissant d’humains, dans des cités flottantes qui n’appartiendront bientôt plus à la science-fiction. Lors de l’entrée de Rougerie à l'Institut de France en tant que membre de l'Académie des Beaux-Arts, Jean-Louis Borloo le décrivait comme « l’architecte de la nouvelle frontière, celui qui a compris avant tout le monde qu’au xxie siècle ce serait la mer qui sauverait la Terre. » De fait, après avoir peuplé et exploité le plancher des vaches, l’humanité s’apprête à faire de même au grand large.

 

L’océan, nouvel eldorado

 

L’homme est un animal de conquête. Inlassable, il n’a de cesse de repousser l’horizon. Explorer l’intégralité de la planète, c’est-à-dire la terre, le ciel et l’eau. Partir à la rencontre de l’espace. Aller toujours derrière la prochaine montagne, la prochaine vague, la prochaine galaxie. Il est dans sa nature de chercher à tout connaître – et, bien souvent, d’y trouver une utilité. Et si la deuxième moitié du xxe siècle a beaucoup levé la tête vers l’espace, les hommes du début du xxie siècle se rendent compte qu’il y a encore fort à faire ici-bas. Et en particulier dans les fonds marins.

Car la mer est loin d’avoir livré tous ses secrets. On estime qu’il y aurait plus d’espèces animales dans les abysses que sur l’ensemble du reste de la planète, ce qui signifie que 80% des espèces nous sont encore inconnues. « Nous avons plus à découvrir demain que tout ce que nous avons déjà découvert depuis l’origine du monde », s’enthousiasme Jacques Rougerie. Et cet inconnu est déjà considéré comme une ressource. Ces dernières années, l’immense potentiel des océans commence à se révéler. On utilise les algues pour l’alimentation ou la fabrication de plastiques (voir FutureMag n°13), les micro-algues pour fabriquer des algo-carburants, des cosmétiques, des produits d’entretien, de la chaleur et de l’électricité. Demain, on nourrira l’humanité avec des espèces marines encore inconnues… ou du plancton, excellente source de protéines facile à produire en masse. On fabriquera du sang de synthèse avec des vers récoltés sur les plages (voir FutureMag n°13). On roulera probablement à l’eau de mer : en avril 2014, une équipe de chercheurs américains est parvenue à transformer de l’eau de mer en hydrocarbures, en extrayant du carbone et de l’hydrogène de l’eau de mer, ensuite recombinés pour en faire du carburant. La technique pourrait bientôt permettre d’avoir du « pétrole » à volonté, et présente l’avantage de retirer du dioxyde de carbone des océans, et donc de neutraliser le processus d’acidification qui attaque les écosystèmes et de produire une énergie propre, sans émissions supplémentaires de gaz à effet de serre.

Plus qu’une source d’énergie et d’alimentation, l’océan deviendra aussi un lieu de vie. Tandis qu’îles artificielles et villes sur pilotis prospèrent déjà, des Pays-Bas à Dubaï, les habitats flottants vont devenir de plus en plus courants, à mesure que le niveau des eaux monte. Les Maldives, pays composé de 1199 îles culminant à 2,3 mètres au-dessus du niveau de la mer et menacé d’engloutissement d’ici la fin du siècle, pourraient bien relocaliser leurs activités hôtelières de luxe et leur population dans les gigantesques cités flottantes que l’architecte Vincent Caillebault a imaginées pour les réfugiés climatiques. Et peut-être que les plus misanthropes iront jusqu’à vivre sous l’eau, dans des engins dignes du Nautilus du Capitaine Nemo dans Vingt mille lieues sous les mers.

 

L’espoir d’une humanité accablée

 

Il y a quelque chose d’enthousiasmant dans le fait de se dire que notre propre planète n’a pas livré tous ses secrets, qu’il y a encore beaucoup de choses à découvrir dans ses failles et ses replis, dissimulées au fond des abysses. Pourtant, ce n’est pas que la soif de conquête de l’homme qui l’y pousse. Si l’océan apparaît aujourd’hui comme le nouvel eldorado, c’est parce que les ressources terrestres se renouvellent moins rapidement que le rythme auquel nous les consommons. Autrement dit, elles s’épuisent. Chaque année, le « Jour du dépassement global » (Earth Overshoot Day) marque la date à laquelle l’humanité a consommé ce que la Terre est capable de produire en un an, et au-delà de laquelle nous puisons donc dans des réserves, de manière non réversible. La date ne cesse d’avancer chaque année ; en 2013, nous avons commencé à vivre à crédit le 20 août.

Or, il faut nourrir de plus en plus de monde (9 milliards en 2050), s’adapter aux régimes alimentaires changeants des pays qui se développent, répondre aux gigantesques besoins énergétiques de la Chine, de l’Inde ou des Etats-Unis… tout en respectant une planète qui risque de ne plus pouvoir héberger grand-monde si les choses continuent à ce rythme. L’océan, avec ses ressources halieutiques encore inquantifiables et ses immenses étendues colonisables, redonne de l’espoir à l’humanité chaque jour un peu plus accablée par l’état de la planète. Encore faudrait-il ne pas gâcher cet espoir en l’abîmant à son tour.

C’est là tout le paradoxe de cette belle utopie : devenir meriens parce que l’on ne pourrait plus être terriens, puis partir coloniser l’espace parce qu’on ne pourrait plus être ni l’un ni l’autre serait tout de même un terrible aveu d’échec. Mais la mer détient aussi, peut-être, la clé de certains de nos défis les plus brûlants : c’est grâce à son eau et à ses algues que nous produirons demain des énergies propres et de la nourriture au bilan carbone neutre, c’est dans des cités flottantes complètement autonomes que nous réapprendrons à vivre en harmonie avec les écosystèmes, etc. C’est finalement grâce à la mer, si nous faisons les choses bien, que nous redonnerons un avenir durable à notre planète. Et ça, ça fait envie.

 

Philotée Gaymard