Nouveaux objets

Les drones autonomes, compagnons ou espions ?

Émission du 10 décembre 2016
Des drones autonomes qui vous suivent pour enregistrer les meilleurs moments de votre vie, ça vous dit ? Ne rêvez plus, car ces petits objets volants existent déjà et promettent d’archiver en vidéo vos meilleurs souvenirs sans le moindre effort. De véritables relais à nos mémoires parfois défaillantes, mais qui possèdent certaines limites.

Airdog, Hexo +, Lily... Depuis 2015, une nouvelle génération de robots volants a fait son apparition sur le marché : les drones semi-autonomes. Équipés de systèmes GPS, ils repèrent le bracelet connecté ou le smartphone de leur utilisateur et le suivent automatiquement une fois mis en marche. Dotés de caméras, ils capturent ainsi en vidéo leurs activités depuis le ciel. Pratique pour filmer sa descente en ski ou sa balade en canoë !

La vidéo, nouvelle matière première pour se raconter sur les réseaux sociaux

L’apparition de ces drones nouvelle génération n’est pas si surprenante. Ces dernières années, les plus grands réseaux sociaux ont fait des images - photos comme vidéos - les pièces maîtresses des partages en ligne. Quitte à mettre les internautes en concurrence pour les meilleurs clichés. Tous donnent à voir leur vie, partagent leurs expériences tout en incitant au “like” et au partage. Mis en réseau, les photos et les vidéos qu’ils postent contribuent à les faire exister et à les identifier dans l’espace public numérique. En janvier 2016, Facebook affirmait même que 100 millions d’heures de vidéo étaient postées sur sa plateforme chaque jour.

On observe de nouveaux usages en ce qui concerne l’enregistrement en photo ou en vidéo de nos vies, explique Pierre Guyot, journaliste et co-auteur du livre Quantified Self. Les apprentis sorciers du « moi connecté » (FYP, 2015).  Dès 2013, on trouvait sur le marché des mini ou des nano-drones fonctionnant de manière autonome. Ils étaient déjà présentés comme des compagnons au quotidien, prêts à photographier/filmer en continu notre vie, pour que nous partagions ensuite leur flux en ligne avec nos ‘amis’. »

Le journaliste ne manque pas de citer la société Intel, qui investit fortement dans l’entreprise Nixie depuis plusieurs années. Cette dernière crée de petits drones qui se portent au poignet et s’envolent pour prendre des selfies. “C’est en quelque sorte du lifelogging (l’enregistrement et l’archivage de sa vie) à la demande” affirme-t-il.

Il n’est donc pas incohérent d’imaginer que les drones semi-autonomes - pour peu qu’on puisse s’en offrir un - prennent à terme le relai des smartphones dans l’enregistrement de certains événements, notamment les plus spectaculaires. Car depuis les airs, ils offrent un point de vue unique sur les choses et permettent de créer des contenus particulièrement originaux. “Auparavant, nous observions des formes de lifelogging dont l’ambition était d’améliorer ses performances individuelles, raconte Pierre Guyot. Aujourd’hui, on voit des formes de lifelogging plutôt tournées vers l’interaction avec d’autres personnes ayant recours aux mêmes usages.”

Big brother dans les airs ?

L’utilisation d’intelligence artificielle afin d’analyser les images collectées relativise toutefois l’usage de ces drones. Car si leurs utilisateurs choisissent (a priori) sciemment de se faire épier, d’autres visages - notamment ceux des personnes dans les alentours au moment du tournage - pourraient être enregistrés à leur insu. Ils seraient alors automatiquement enregistrés, triés et archivés sans qu’ils ne puissent se manifester.

Ces drones ouvrent également un nouveau champ des possibles en matière de publicité, parfois au détriment de la vie privée des utilisateurs : une fois analysées par des algorithmes, ces images pourraient permettre un ciblage individualisé de chaque consommateur. “La communication de ces images à des tiers à des fins commerciales ou de surveillance est évidemment problématique” insiste Pierre Guyot. Des enjeux sur lesquels se penche également le Conseil national de l’informatique et des libertés (CNIL) depuis plusieurs années.  

Alors ces aéronefs vont-ils transformer le ciel en Big Brother géant ? S’ils n’en sont pas encore à ce stade, il est néanmoins essentiel d’interpeller les autorités de régulation quant à leurs potentielles dérives.

par Edouard Luquet