Culture numériques

Et la marionnette numérique fut

Émission du 12 décembre 2015
"La marionnette est une parole qui agit" se plaisait à dire le dramaturge Paul Claudel. Désormais, par l'invention de la marionnette numérique, la voici devenue objet connecté. Elle ne se contente donc plus d'agir : elle s'adapte, capte les mouvements et devient personnalisable instantanément. Cette déclinaison unique de l'outil théâtral nous vient du nord de la France, à Amiens et est le résultat d'une collaboration fructueuse entre la compagnie théâtrale du Tas de Sable - Ches Panses Vertes, l'École Esad/Waide Somme et le Laboratoire MIS. Reportage.

Amiens, le 24 novembre. Dans une salle de l'École d'animation 3D Waide Somme se tiennent neuf protagonistes issus de milieux très différents : le théâtre, l'informatique et la 3D. De la rencontre de leurs talents est né un objet encore jamais vu : la marionnette numérique. Un objet voué à être utilisé pour la pièce "la tâche sur l'aile du papillon", mise en scène par la compagnie du Tas de Sable - Ches Panses Vertes.

C’est une invention qui ne manque pas de soulever quelques questions. Serait-elle un moyen sous-jacent de démontrer l'obsolescence du théâtre traditionnel et de ses techniques ? Sylvie Baillon, metteuse en scène s'en défend : "J'avais envie de travailler avec de la 3D, tout simplement. Quand on a commencé à travailler le son et la musique avec des logiciels élaborés, on a inventé des sons inouïs. C'est dans ce sens-là qu'il faut se poser la question : avec les nouveaux outils, on invente des choses impensables auparavant”.

Cette expérimentation prouve que le théâtre avance à tâtons vers les nouvelles technologies, symbole du futur. "Le texte de la pièce raconte l'histoire d'un enfant psychotique vivant avec des hallucinations. La question que je me suis posée était donc de savoir comment représenter ces hallucinations, sachant que l'enfant sera incarné par une marionnette et que le médecin l'accompagnant sera joué par un acteur. La marionnette numérique, donc, permet de donner une présence très particulière à l’enfant sur scène."

Concernant son rôle dans la dramaturgie, il n'est toutefois pas question d'humaniser la marionnette. Éric Goulouzelle, acteur marionnettiste, insiste à ce sujet : "On ne veut pas du tout rendre une espèce de fascination sur la technique, la marionnette est uniquement là pour servir le propos dramaturgique. L'idée est qu'elle se fasse oublier, que le public ne soit pas sans arrêt dans la sidération de se demander comment la marionnette est faite."

Si elle s'est occupée de l’écriture et de la mise en scène de la pièce, la compagnie théâtrale s’est tournée vers des experts locaux de la création 3D pour la fabrication de cette marionnette d’un nouveau genre. Le Laboraroire MIS s'est chargé de la robotique et de la partie informatique. Enfin, l'ESAD Waide/Somme a eu comme mission d'élaborer les techniques de rendu, de texture, de modélisation 3D et de projection.

Processus de fabrication.

"La culture et la recherche sont deux milieux qui peuvent très bien s'entendre." La culture et la recherche sont deux milieux qui peuvent très bien s'entendre." C’est ce que pensent Guillaume Caron et David Durand, chercheurs au Laboratoire MIS. Pour la fabrication du projet, ils ont tout de suite senti le potentiel de cette fusion entre la culture et la technique. D'un point de vue purement technique, il y a deux marionnettes. Une virtuelle et une réelle. La virtuelle est projetée sous forme de textures sur la réelle à l'aide d'un video-projecteur, de manière à épouser ses mouvements. En d'autres termes, il s'agit de mapping vidéo.

Pour mettre cette technique au point, la marionnette réelle a été scannée, modélisée puis reproduite à l'identique dans un espace virtuel. Elle a ensuite été habillée virtuellement par les textures. Une technique finalement comparable à de l'animation 2D qui part d’un dessin aux dimensions d'un objet sur lequel on projette l'œuvre. Le spectacle du futur s’inspire donc finalement des techniques d’autrefois...

par Mehdi Karam