Culture numérique

Biométrie : faut-il craindre d’être fichés?

Émission du 23 janvier 2016
Et si demain, nous étions tous répertoriés dans des logiciels énormes, et que le cauchemar d’Orwell prenait jour ? Avec l’essor de la biométrie, de plus en plus de citoyens se camouflent au quotidien. Zoom sur une technologie croissante qui suscite de nombreuses interrogations.

De plus en plus sophistiquées. Caméras de surveillance, logiciels, applications, réseaux sociaux, empreintes digitales… Les techniques de mesure du vivant, couramment regroupées sous l’appellation “biométrie”, prennent de l’essor. Selon l’agence Markets & Markets, ce secteur devrait faire 8,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2015. Parallèlement, il ne cesse de se diversifier.

 

Mais que cache concrètement cette appellation ? Pour faire simple, des techniques de collecte de données morphologiques, biologiques et comportementales des individus. Celles-ci deviennent sujettes à une authentification rapide, technique et précise des citoyens, authentification très appréciée des services de renseignement. Un exemple ? L’entreprise Morpho, la filière sécurité du groupe Safran, qui se spécialise dans des technologies d'analyse d’empreintes digitales, d’iris, ou de cartographie du visage de plus en plus complexes. Selon son PDG, M. Petitcolin, elles auraient aidé le FBI à identifier de nombreuses affaires criminelles.

 

Pourtant, si certaines entreprises expliquent développer ces techniques pour offrir plus de sécurité aux citoyens, d’autres ne poursuivent pas les mêmes buts. Les entreprises américaines Face.com, Fareclock ou Faceclock se sont ainsi lancées dans des technologies de plus en plus complexes pour répondre, officiellement, à une demande de sécurisation croissante des pays industrialisés.

 

La société Fareclock a, par exemple, développé une "pointeuse faciale", qui permet aux employés d’usines et de chantiers de “pointer” en présentant leur visage devant une tablette au lieu d’insérer une carte dans une machine. La machine enregistre les heures d’arrivée et de départ.

 

Dans certaines cantines françaises, les enfants s’authentifient à partir d’un équipement biométrique RCM (reconnaissance du contour de la main).

 

Facebook, quant à elle, a décidé d’exploiter tout ce que ses utilisateurs mettent à sa disposition, en particulier la plus grosse galerie de photos du monde.

Avec le développement du programme “DeepFace” et grâce à un réseau neuronal artificiel qui reconstruit le visage en 3D, le géant des réseaux sociaux a annoncé pouvoir déterminer à 97,25 % si deux visages photographiés appartiennent à la même personne.  

 

De plus en plus de voix s’élèvent contre ce type de logiciels, inquiètes qu’en nous fichant de la sorte, elles restreignent nos libertés personnelles. En 2012, la Commission européenne sommait Facebook de retirer toutes les applications de reconnaissance faciale de son site.

 

Mieux cibler les profils à des fins budgétaires ?

 

Cependant, de nombreux citoyens participent sciemment à l’essor de la biométrie. Dans le cas du réseau social, par exemple, qui recense plus d’un milliard d’utilisateurs, ce sont les individus eux-mêmes qui s’identifient sur les photos. Même système avec l’essor des smartphones et de leurs applications, dont la plupart comportent des systèmes d’identification biométriques, acceptés par les utilisateurs, récupérées ensuite par Google et consorts. Ce qui peut représenter un essor technologique pour certains, utile pour les renseignements, les gouvernements et la sécurité personnelle, peut aussi permettre, tout simplement, de mieux cibler les profils à des fins budgétaires.

 

Mais l’argument mercantile n’est pas le seul point de critique avancé par ses détracteurs. De plus en plus de membres de la société civile fustigent les failles et dérives d’une technologie qui au lieu de sécuriser, contrôlerait de plus en plus les individus.

 

Se camoufler au lieu de participer

 

Si le plus grand groupe de hackers européen, le Chaos Computer Club, a affirmé avoir reproduit l’empreinte du pouce de la ministre allemande de la Défense Ursula von der Leyen, c’était officiellement pour témoigner du fait que tromper le système de sécurité biométrique n’était pas si difficile - grâce à des logiciels librement disponibles et quelques photos.

 

A leur façon, de plus en plus d’artistes ou de particuliers viennent rejoindre les rangs des hackers et des associations pour déjouer un fichage et une surveillance systématiques. C’est le cas, entre autres, du Berlinois Martin Backes. L’artiste a designé, puis fait produire 333 cagoules dans le seul but de renforcer l’anonymat de ceux qui les portent. Leur nom ? “Pixelhead”, du fait de leur design très… pixelisé. Avec elles, les caméras de surveillance et autres appareils photos de panneaux publicitaires n’enregistrent plus aucune donnée faciale.

 

Autre idée, celle du New Yorkais Adam Harvey, qui a mis au point une technique appelée “CV Dazzle” (CV pour « computer vision », dazzle pour « éblouir »), sorte de coupes new-ages qui jouent sur la destructure et dont le maquillage extrême, en cachant les points de détection comme le nez, les sourcils ou la forme du visage, font buguer n’importe quel système de reconnaissance faciale, aussi élaboré soit-il. Les repères sont déformés et les algorithmes ne s’y retrouvent plus.

 

Mais au-delà de ces inventions plutôt conceptuelles, d’autres astuces, à plus petite échelle, sont créées au quotidien par les citoyens. Certains ont même modélisé leur propre masque en 3D pour se jouer de la surveillance des caméras et autres systèmes d’identification.  Impossible, l’anonymat ? La question risque de faire débat dans une société de plus en plus partagée entre renforcement de la sécurité et des libertés individuelles.