Episode #4

Le rire et la pitié : le full frontal masculin à la télévision

Focus
Côté personnages à poil, on est loin de la parité : que ce soit par le nombre ou la manière de les filmer, les corps masculins et féminins sont loin d’être logés à la même enseigne. À quand des bites à l’écran pour appâter le chaland ?
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© Illustration : Fredster
Même dans sa célèbre scène de résurrection, Jon Snow a le droit de garder son pagne.
 

En mai dernier, Game of Thrones, série où les paires de seins défilent à longueur d'épisode, a dévoilé un sexe masculin en "full frontal" - c'est à dire face caméra, un événement devenu plutôt rare depuis la deuxième saison. Ne nous réjouissons pas trop vite cependant : le sexe sorti était celui d’un personnage insignifiant et le gros plan avait, avant tout, un effet comique, celui d’exposer une prétendue verrue génitale. À croire que dans les séries américaines, seule la nudité féminine peut être considérée comme sexy. À Westeros, c’est exactement le cas : tous les personnages féminins principaux (Daenerys, Cersei, Melisandre) se retrouvent totalement nus devant la caméra pour le plaisir du spectateur. Game of Thrones est encore loin de l’égalité homme/femme puisque le mignon Jon Snow, même dans sa célèbre scène de résurrection, a le droit de garder son pagne. Alors qu’en France, quand le beau Simon revient parmi les vivants dans Les Revenants, il nous fait le plaisir de se montrer dans son plus simple appareil (S01E06).

Faire la paire. Une bite à l’écran, dans l’une des séries les plus vues du moment, dénote d'un changement qui s'opère depuis l'année dernière, une prise de conscience des showrunners. Pour les très concernés frères Duplass, imposer des couilles et des pénis à l’écran est une question de parité. Dans leur série Togetherness, dès qu'une paire de seins est montrée, un homme se déshabille. Mark Duplass, qui joue aussi dans la série, n’hésite pas à se mettre tout nu et à quatre pattes pour se faire fesser. Sauf que la main de sa compagne dérape et frappe très fort ses testicules plutôt que son derrière (S01E02). Même effet comique chez Jenji Kohan qui propose dans la dernière saison d’Orange Is The New Black un gros plan des couilles d’un gardien de prison (S04E05). Ce dernier essaye de faire une blague à ses coéquipiers en les laissant sortir de son short alors qu’ils partagent des bières.  

Le corps masculin est-il forcément considéré comme faible lorsque son sexe est exposé ?
 

Demi-drôle. Rares sont donc les séries qui assument le full frontal sans tomber dans la comédie. Exception faite dans l'ouverture de la saison 2 de The Affair lorsque le pénis flasque de Max, le nouvel amant d’Hélène,fraîchement divorcée, est montré en arrière plan. Il se pavane après une session de sexe matinal dans une chambre d'hôtel en expliquant à Hélène qu'il vient d'acheter l’immeuble. Le moment est gênant, voire glauque. Son hyper-masculinité prétendue est moquée par ce plan rapide de son sexe qui n'a pas réussi à faire jouir Hélène, ni même à l'impressionner. Le corps masculin est-il forcément considéré comme faible lorsque son sexe est exposé ? Pour un acteur, est-ce dévalorisant de montrer son pénis au repos, image bien moins bandante qu'une paire de seins qui pointent ? La question reste ouverte mais ne faisons pas la fine bouche. 

Enjeu de l’engin. En France, grâce à une avalanche de séries sur l’industrie du porno, Hard (2008), puis Xanadu (2011) et QI (2012), les sexes se sont multipliés à l’écran. Mais la bite, souvent demi-molle, est perçue comme un outil de travail loin de nous faire fantasmer. Seule la série Rome, en 2005, assumait les « full frontal » comme entité érotique : le corps huilé de Marc Antoine était entièrement raclé en plan large et de face (S01E04), tandis qu’Atia offrait la bite imposante d’un esclave, ornée d’un joli ruban doré, à Servilia (S01E06).

Dans la mini-série anglaise Hit and Miss, l’apparition du sexe masculin à l’écran interroge nos représentations. Lorsque Mia (Chloë Sevigny), femme transgenre et tueuse à gage, sort de sa douche la caméra s’arrête ostensiblement sur son pénis. L’identité de genre ne correspond pas toujours au sexe biologique et un plan d’une bite n’incarne pas automatiquement une image de la masculinité normative. 

En dix ans, l’idée qu’un sexe masculin puisse exciter le public semble s’être perdue en chemin. Le sexe masculin est maintenant utilisé pour dévoiler les hommes sous un autre jour, celui de la vulnéabilité. La bite fait rire ou fait pitié. Il serait temps que les « full frontal » masculins soient à nouveau conçus pour le plaisir des spectateurs. Cela ferait très certainement grimper l’audience en flèche.

Iris Brey - Illustration de Fredster