Episode #2

Breaking Bad : la fête la plus longue est aussi la plus triste

J'affirme !
Jesse Pinkman met sur pied une des fêtes les plus mémorables jamais portées à l’écran. Trois épisodes d’une fête excessive, poisseuse, sans fin.
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Parmi les fêtes les plus dingues qu’il nous a été permis de voir dans une série, celle figurant dans la saison 4 de Breaking Bad est un tour de génie scénaristique où cohabitent dans une pièce de 30 m2 le plus gros ghettoblaster du monde, une cinquantaine de personnes camées au-delà du possible, des hectolitres de bières et un aspirateur automatique Roomba dessinant des boucles dans tous les coins.

Un tour de génie scénaristique

Mais le plus remarquable dans cette beuverie qui s’étend sur trois épisodes (du 2 au 4), c’est qu’avant tout ornementale (elle ne fait en rien progresser l’intrigue), elle s'insère à la perfection dans la trame de l’histoire qui, à ce moment de la série, est en train de dénouer un de ses noeuds gordiens. Reprenons : Walter envisage très sérieusement de tuer Gus tandis que Jesse, lui, vient d’assassiner Gale, le freak laborantin. Ne parvenant pas à le chasser de ses pensées, il transforme son salon en dancefloor, l’ensemble prenant forme selon une figure littéraire classique où l’extérieur doit être à l’image de ce que le personnage focus ressent au fond de lui : une vision tremblée du monde, nauséeuse, sombre, et sans échappatoire. La soirée est construite en trois temps, à marche forcée, comme autant d’étapes dans la lente descente de Jessie vers ce qu’il appelle de tous ses voeux : la disparition complète de toute la combine, de Walter, du camping car et des sacs de drogue, et de sa propre existence par la même occasion.

Premier temps : la mise à feu. Vautré dans son canapé avec ses amis Badger et Skinny, Jessie décide d’ouvrir son salon à tout ce que le quartier compte de fêtards. Tel un totem, la sono régurgite Digital Animal du duo texan Honey Claws et l’ensemble s’en tient encore aux limites de ce que Jessie semble prêt à franchir ou pas, ce point de bascule où ce point de bascule où une fête peut se révéler inoubliable ou franchement cauchemardesque. En équilibre sur cette ligne de partage, l’épisode 2 s’achève sans que nul ne sache ce que le personnage a en tête, ni si lui-même semble convaincu du bien fondé de ce qu’il pourrait entreprendre.

une fête peut se révéler inoubliable ou franchement cauchemardesque.

Enfin, l’épisode 3, titré “Open House”, se révèle plus sombre, puisque Jesse quitte la soirée et part enchaîner des tours de circuits sur une piste de karting déserte. L’image est d’une beauté plastique saisissante : le visage de Jesse est cadré serré, secoué par les virages de la machine, éclairée par une lumière froide de néons, tandis que le son glacial du moteur atmosphérique rend palpable le chaos mental dont le personnage ne peut s’extraire.

Lorsqu’il parvient à rejoindre la maison, c’est devenu un squat où tout le monde se bat, au milieu des corps enchevêtrés et d’amas de nourriture. Pinkman déambule parmi les vestiges de sa vie passée et dont il n’a plus rien à faire, semblables aux éléments épars d’une radiographie de son cerveau. Pour durcir la scène, Thomas Golubic, le superviseur musical, a sélectionné quatre titres et c’est le pool de scénaristes qui a choisi à main levée If I Had a Heart de la chanteuse suédoise Fever Ray. C’est poisseux, lourd, et sans complainte, surtout sans complainte. Un peu comme la plus belle fête que le monde actuel pourrait créer à son image. Anonyme, amnésique, et sans fin. 

Bruno Masi - Illustration de Nicolas Brachet