Exclu web

Pedro Almodovar, l’Espagne à « talons aiguilles » préside le jury du festival de Cannes

L'Européen du mois
Pedro Almodovar, figure mythique du cinéma espagnol et européen, est le président du jury du 70e festival de Cannes (17-28 mai). Comme une évidence pour le cinéaste emblématique de la Movida, prince du mélodrame et du kitsch. Celui qui a placé les femmes au cœur de son œuvre, aura donc la tâche de trouver un successeur à Moi, Daniel Blake de Ken Loach. Lui-même jamais « palmé », ses 20 films n’en ont pas moins marqué leur époque et s’inscrivent de plus en plus dans l’histoire du cinéma.
000_m130t.jpg

Président du jury

Pedro Almodovar aime le cinéma. En faisant son entrée sur la scène du Palais des festivals, mercredi 17 mai, il ne devrait pas le signifier avec la même effusion que Quentin Tarantino en 2004. Président du jury, le réalisateur de Pulp Fiction avait alors littéralement hurlé son amour à la foule. Mais l’auteur de La Loi du désir, d’un naturel plus calme, n’en pensera certainement pas moins. Cinéaste accompli et amoureux, il décrit son travail comme une « addiction » et avance, de film en film, avec une exigence intacte.

« Nous avons choisi Pedro parce que l’universalité de son cinéma ne passe pas par les codes habituels », ont déclaré Pierre Lescure et Thierry Frémaux, respectivement président et délégué général du festival. « Après plusieurs présidents du jury anglo-saxons, ce cinéaste unique et populaire représente l’Espagne, l’Europe, la surprise, l’incandescence ». Des mots élogieux que personne ne se risquera à contredire tant l’empreinte que Pedro Almodovar s’emploie à laisser depuis 37 ans est impressionnante.

Ses films sont reconnaissables entre mille. Avec des thèmes de prédilection comme la sexualité – sous toutes ses formes – le mensonge ou la filiation, l’omniprésence des femmes ou l’usage récurrent des couleurs vives, au premier rang desquelles le rouge. Mais sans jamais reproduire deux fois le même film. Les acteurs qui ont le privilège de tourner avec lui et les critiques qui l’approchent sont unanimes : Pedro Almodovar prend un plaisir fou à raconter des histoires, souvent très sophistiquées, affiche une curiosité intarissable, et fuit à tout prix les conventions cinématographiques.

Rien de contradictoire donc de voir se succéder dans sa filmographie des mélodrames, comme Tout sur ma mère (1999), des comédies loufoques, comme Les Amants passagers (2013) ou des drames plus épurés, comme Julieta (2016). Pedro Almodovar admire et s’inspire aussi bien d’Alfred Hitchcock, Brian de Palma et Martin Scorsese, que de Federico Fellini, François Truffaut ou Jacques Demy. De ce dernier, il lui envie d’ailleurs Les Demoiselles de Rochefort (1967), l’un des rares films qu’il aurait « aimé faire » lui-même.

Aux côtés des femmes, pour les « vraies choses de la vie »

Le cinéma, Pedro Almodovar le découvre l’été, grâce au cinéma en plein air de Calzada en Estrémadure, où il grandit à partir de 9 ans. On y projette surtout des westerns, mais aussi quelques classiques de Luis Buñuel ou Ingmar Bergman. Le déclic est immédiat. Dès l’âge de 18 ans, et alors que Franco dirige encore le pays d’une main de fer et qu’il a fermé les écoles de cinéma jugées proches des communistes, il gagnera Madrid pour en faire sa vie.

Comme il le décrit dans ses films, comme Volver (2006), ou le raconte au détour d’interviews, il ne pouvait rester dans cette atmosphère d’Espagne d’après-guerre où les hommes sont « autoritaires, répressifs et castrateurs » et où les « femmes sont enfermées à demeure lorsqu’elles sont enceintes ». Il ne faut à cet égard pas chercher ailleurs l’explication de son rapport aux femmes. Pour lui, elles ont tout simplement « sauvé » le pays, dans la mesure où ce sont elles qui s’occupaient des naissances, des enfants, des décès, des relations amoureuses : « des vraies choses de la vie », comme il le résume pour le New Yorker.

Son entrée dans la vie artistique n’est pour autant pas rapide. Pour vivre, il travaille à Telefonica, l’équivalent espagnol de France Télécom. En parallèle, il apprend à filmer avec une caméra super 8 et s’immerge dans la culture madrilène, d’abord discrète puis explosive avec la fin de la dictature en 1975. Pedro Almodovar est donc au bon endroit au bon moment pour devenir l’une des figures de la Movida, le grand mouvement de libéralisation artistique espagnole.

Ses premiers films s’inscrivent dans ce courant, mais sans jamais perdre de vue la « sortie ». Pedro Almodovar a d’autres projets que de se perdre dans le sexe et la drogue – qu’il a tout de même abondamment expérimentés – ou de s’enfermer dans un cinéma expérimental. Son ambition est grande, tout comme son désir de réaliser des films marquants. Son frère Agustín jouera dès lors un rôle décisif dans sa carrière en fondant la société de production El Deseo (‘Le Désir’), qui lui donnera une indépendance financière rarissime, même pour des auteurs de sa trempe.

La suite est davantage connue. Un premier grand succès international avec Femmes au bord de la crise de nerfs en 1988. Un premier César du meilleur film étranger en 1991 avec Talons aiguilles. Un presque triomphe à Cannes en 1999 avec Tout sur ma mère, pour lequel il remporte le Prix de la mise en scène et vole la vedette à la Palme, remportée cette année-là par les frères Dardenne pour Rosetta. Puis une série de succès critiques et publics avec, entre autres Volver en 2006 et Etreintes brisées en 2009. Figure dans ces deux derniers films Penelope Cruz, son égérie des années 2000, qui succède à Carmen Maura, Marisa Paredes, Victoria Abril ou encore Cecilia Roth. Autant d’actrices emblématiques du cinéma espagnol et indissociables de son œuvre.

Régulièrement interrogé sur le film dont il est le plus fier, Pedro Almodovar cite pour sa part Parle avec elle, sorti en 2002 et récompensé du Prix du meilleur film européen et d’un autre César. Il s’agit de la production qui « a le moins de moments que je n’aime pas », dit-il pudiquement. Le film, qui a fait le tour du monde, raconte l’histoire, très « almodovarienne », de deux hommes épris de femmes dans le coma. 

« L’émotion » du cinéma

076_chl_014672016092.jpg

Aujourd’hui, outre la présidence du jury du 70e festival de Cannes – une tâche pour laquelle il « espère être à la hauteur » - Pedro Almodovar travaille simultanément sur plusieurs scénarios. Comme depuis le début de sa carrière, il s’agira probablement de petits budgets qu’il tournera en Espagne. Des projets français ou américains, comme Le Secret de Brokeback Mountain (finalement réalisé par Ang Lee et sorti en 2006), lui ont bien été proposés, mais sans succès. La crainte de ne pas avoir les mains libres et de ne pas arriver à saisir les subtilités des cultures étrangères aussi bien que celle de son pays ont toujours été plus forts.

Madrilène, Pedro Almodovar le restera probablement toujours, même si sa ville le passionne moins que par le passé et qu’il trouve qu’elle ressemble de plus à plus à « Oslo ». Egalement concerné par la politique, le metteur en scène de La Mauvaise éducation (2004) est à plusieurs reprises monté au front, ces dernières années, pour dénoncer l’action du Parti conservateur, au pouvoir depuis 2011, notamment en matière de culture. Regrettant que le gouvernement réduise drastiquement son soutien au cinéma espagnol, mettant en péril une industrie et ses travailleurs, Pedro Almodovar s’est ému que l’une des premières conséquences de cette politique soit la fermeture de salles. « Je suis un gosse de province. Dans le monde dans lequel je vivais, les films nous donnaient de la vie », écrit-il en 2013 dans une tribune publiée par Mediapart. « Une sorte de fascination, de plaisir et d’émotion qu’on enlève à beaucoup de spectateurs qui ne peuvent pas aller au cinéma », poursuit-il. Avant de conclure : « Le cinéma, c’est la vie, une vie secrète qui encourage, accompagne, conforte et secoue le spectateur. Pour moi, le pire est d’amputer cette émotion ».

L’inquiétude du cinéaste est particulièrement grande pour les jeunes, qui ont « moins d’argent », qui « grandissent dans la technologie », et qui vont moins au cinéma. S’il se refuse à la nostalgie de l’époque de la Movida, Pedro Almodovar reconnaît volontiers que « la période que traverse la société espagnole actuellement est quasiment à l’opposé » de ce qu’il a vécu quand il avait 20 ou 30 ans, et qui était une « époque de véritable célébration de la naissance de la démocratie, qui imprégnait de façon déterminante la vie de tout le monde et en particulier celle des jeunes ». Les années 2010 sont, pour lui, des années de « frustration ».

A 67 ans, Pedro Almodovar est considéré « presque comme une figure politique, une représentation du changement, de la démocratie », pour reprendre les mots de Penelope Cruz. C’est pourquoi son implication dans le scandale des Panama Papers, en pleine promotion de Julieta en avril 2016, l’a profondément marqué. Avec son frère, il a en effet créé une société dans les Iles Vierges britanniques en 1991, mais n’en n’a jamais rien fait. Pedro Almodovar n’est d’ailleurs pas poursuivi par la justice espagnole et sa réputation ne paraît pas durablement marquée.

Ses cheveux, touffus et hirsutes, ont largement blanchi, il ne quitte quasiment plus ses grosses lunettes de soleil qui le protègent contre une hypersensibilité des yeux et a perdu l’audition d’une oreille. Mais sa bonhomie naturelle n’a pas bougé, pas plus que son sourire malicieux et son débit de mitraillette. L’évolution de sa carrière avec l’âge le passionne, mais il cite néanmoins Philip Roth quand on le questionne sur ce thème : « la vieillesse n’est pas une maladie, c’est un massacre ». S’il n’a aucune intention de prendre sa retraite, il se dit « très heureux » que le temps le « respecte ». « Beaucoup de critiques en Espagne ne l’ont pas fait, mais je m’en moque », a-t-il confié au Financial Times. « J’accorde plus d’importance au temps qu’aux critiques », explique-t-il avec la gravité de quelqu’un qui a toujours travaillé avec l’ambition de marquer son art.

 

Par Jules Lastennet, de notre partenaire Toute l'Europe.